La méthode cathartique en andragogie : outil d’avenir ou ligne rouge ?
Peu ou pas utilisée en pédagogie, la méthode cathartique pourrait trouver sa place en andragogie. En effet, les formations pour adultes ne sont plus aujourd’hui de simples transmissions de nouvelles compétences ou le rappel de bases souvent obsolètes.
Les travaux du psychanalyste systémicien Jean-Paul Gaillard, centrés sur l’évolution rapide des sociétés depuis le début des années 90, mettent en évidence les nouveaux enjeux sociétaux majeurs : complexification des organisations, accélération des transformations technologiques, exigence accrue de sens et de collaboration au travail.
Les professionnels de l’accompagnement, enseignants, éducateurs, travailleurs sociaux, pédopsychiatre, sont invités, tout comme les formateurs, à s’adapter à ces mutations et à adopter un changement radical de posture pour les années à venir. Il s’agit à présent, pour les formateurs notamment, de concevoir des dispositifs pédagogiques capables non seulement de répondre aux besoins des nouvelles générations, mais également d’adapter contenu et forme aux adultes, eux aussi touchés par cette tendance générale.
Mais le malaise est déjà présent : professionnels épuisés et en quête de sens, confrontés à la violence sous toutes ses formes, que ce soit en institution ou même aujourd’hui à l’école, équipes en tension, menace existentielle de l’IA : autant d’obstacles à une attitude détendue et sécure, en formation comme au travail.
Pourtant cette sécurité est pressentie par les penseurs de la pédagogie moderne puis de la pédagogie humaniste, comme l’un des piliers de l’assimilation des savoirs.
C’est ainsi que, fin XVI°, début XVII° siècle, Jan Amos Comenius, l’un des pères de la pédagogie moderne, défend l’idée d’une éducation pour tous, riches comme pauvres, filles comme garçons. Pour lui, l’éducation n’est pas un privilège mais contribue à la dignité de l’individu. Le savoir n’est pas imposé, il est choisi. L’expérience permet de relier savoir, morale, rapport au monde. Ainsi l’éducation intègre une dimension spirituelle car elle vise l’élévation humaine.
Plus tard, Carl Rogers, solide figure de la pédagogie humaniste, confirmera la nécessité du lien en éducation, l’authenticité de la relation et le besoin d’un climat sécurisant. A travers ses recherches dans le domaine de la relation d’aide et de l’éducation notamment, Rogers nous invite à une posture d’accueil, d’écoute et de valorisation des apprenants.
Favoriser leur réflexion personnelle, les accompagner dans la compréhension de leurs émotions, faire preuve à leur égard d’empathie et de bienveillance constituent l’une des bases du triangle pédagogique théorisé par Jean Houssaye dans sa thèse de doctorat en sciences de l’éducation en 1988.
Par ailleurs, les neurosciences cognitives soutiennent ces éléments, mettant en lumière l’importance des émotions dans les apprentissages. Les travaux d’Antonio Damasio ou de Stanislas Dehaene mettent en évidence l’altération des fonctions d’attention et d’exécution lors d’un stress intense, de violence ou encore d’indifférence et donc leur impact sur le développement de nos capacités cognitives.
Or, si la sécurité est une condition d’apprentissage, la catharsis est-elle compatible avec cette sécurité ?
L’effet cathartique, défini par Aristote comme « effet de « purification » produit sur les spectateurs par une représentation dramatique », met en mouvement des charges émotionnelles fortes.
C’est ce que je constate lors de séances de théâtre-forum ou lors de certaines mises en situation qui vont profondément remuer les participants.
Aussi je me questionne sur la légitimité de ces outils très puissants qui vont nécessairement avoir un impact que je ne maîtrise pas forcément. Comment utiliser la catharsis ? Quelle en est la limite ? Quand l’utiliser ? Dans quel but et auprès de quel public ?
Autant d’éléments qui demandent à être posés, analysés, réfléchis.
Je commencerai par « quand utiliser la catharsis ? »
Et je resituerai cette question non pas dans une linéarité temporelle mais dans une dimension évènementielle : suite à quel évènement puis-je utiliser la catharsis en formation ?
Une tension dans le groupe, un vécu professionnel qui bloque l’apprentissage, un évènement collectif marquant (réforme, crise, changement important dans la structure de l’institution) sont autant d’occasions de proposer l’expérience cathartique. Sous certaines conditions.
Prenons en exemple le cas d’une participante qui s’expose face au groupe en témoignant d’un harcèlement au travail. Cela va générer une vive émotion et probablement freiner voire stopper le déroulement de la formation. Or mon objectif est de répondre à la commande institutionnelle et que ce groupe reparte avec les éléments prévus au contrat.
Je fais face ici clairement à une situation qui met en contradiction la commande et l’évènement émotionnel.
Toutefois, poursuivre comme si de rien n’était ne sera pas productif et je prends le risque de provoquer en face de moi une résistance, voire une opposition si je ne tiens pas compte de l’évènement.
En outre, si je décide d’ouvrir ici un espace cathartique, j’ai plusieurs éléments à considérer.
C’est à ce moment qu’intervient, pour moi, la question de la limite à l’utilisation d’un support cathartique.
Ainsi, ma première attention sera portée à mon propre état du moment : suis-je en capacité de recevoir, d’écouter, de contenir, d’accompagner ? Et jusqu’où ?
Dans un second temps, je considérerai la dynamique de groupe : ces gens sont-ils suffisamment en confiance les uns avec les autres ? sont-ils en capacité d’explorer leurs propres émotions et celles de leur collègue ?
Pour cela, je dois leur poser la question et rester fidèle à l’une de mes règles fondamentales en formation : respect de soi, respect de l’autre.
Dès lors que l’ensemble des participants est prêt à tenter l’aventure, que chacun est consentant, informé de la manière dont les choses vont ou peuvent se dérouler, rassuré qu’à chaque instant, il peut dire « non », je m’autorise à utiliser ce puissant outil de transformation.
Ici, je réponds également aux deux questions « dans quel but et auprès de quel public ».
Dans cet exemple l’objectif est bien de tenir compte de la forte émotion présente et de l’accompagner afin de pouvoir reprendre sereinement les objectifs de formation. Le public concerné est celui qui vit l’évènement en temps réel et ne peut y échapper compte tenu du contexte.
Il ne sera jamais question d’utiliser la catharsis comme une expérience sociale auprès d’un public qui n’y aurait aucun intérêt !
Me reste à présent la question du comment ? Comment faire ? Comment ouvrir, comment vivre et comment clôturer ce moment intense dans l’histoire du groupe ?
De mon point de vue, cette parenthèse gagne à être ritualisée :
L’ouverture remplira trois fonctions principales :
– distinguer l’espace symbolique de l’espace réel,
– réaffirmer la liberté de participation
– installer la responsabilité collective.
L’on pourrait dire par exemple : « je vous propose de prendre entre 20 et 30 minutes pour accueillir ce qui est présent pour vous ici et maintenant. Sentez-vous libre de prendre la parole. Je demanderai à chacun de ne pas interrompre la personne qui s’exprime mais également de ne pas apporter de réponse. L’intention ici est que vous puissiez libérer les émotions présentes. Dans un second temps, si certains d’entre vous le souhaitent, vous pourrez demander un rendez-vous avec une personne compétente. »
Cette formulation annonce le cadre qui, selon Augusto Boal, n’est jamais implicite. Il énonce ce qui va se passer, les règles, la limite du rôle du formateur qui n’est pas là pour résoudre la situation mais bien pour accompagner l’expression d’une tension.
Elle respecte également l’autonomie et le consentement et structure la catharsis en deux temps distincts : la phase immédiate de libération émotionnelle, la phase différée d’accompagnement individuel par un professionnel.
Le centre de cette parenthèse se vit selon trois règles :
– ne pas dramatiser l’émotion, elle est là, cela suffit,
– ramener au collectif chaque fois que nécessaire. L’émotion n’est pas traitée comme une souffrance individuelle mais plutôt comme expérience sociale,
– maintenir la temporalité afin de sortir rapidement de l’intensité émotionnelle et d’en favoriser la conscientisation et la transformation.
Une fois le groupe rassuré et consentant, il s’agit également de proposer une méthode cathartique adaptée, qui permet de faire circuler l’émotion en soi et dans le groupe : expression verbale (groupe de parole), expression corporelle (respiration, mise en mouvement), expression symbolique (théâtre-forum qui reprend l’annonce du harcèlement, dessin, écriture).
La posture du formateur change légèrement et devient posture de facilitateur, garant du cadre, laissant libre l’expression quelle qu’en soit la forme et accompagnant le travail du groupe avec l’empathie et le recul nécessaires.
Chaque mouvement, chaque prise de parole, chaque hésitation, fait l’objet d’une attention totale, d’une écoute globale et, si nécessaire, d’une reformulation neutre, sans interprétation ni hypothèse. Ce qui ne se dit pas est aussi important que ce qui se dit.
Pour fermer cette parenthèse, le formateur s’assurera que chaque participant a pu revenir à un espace de calme intérieur. Si une ou deux personnes n’ont pas réussi à libérer totalement l’émotion ou en tout cas à un niveau jugé acceptable, il conviendra de leur offrir un espace individuel en fin de journée.
On pourra conclure par exemple en disant « le temps que nous avions prévu de consacrer à ce travail arrive à sa fin. Merci de votre participation et de votre confiance. Que retiendrez-vous de cette expérience ? Est-ce possible pour tout le monde de reprendre le cours de notre formation ? Je reste à votre disposition en fin de journée si nécessaire»
Le rituel de fermeture pourra s’exprimer par un retour au corps, un geste symbolique, un mot. L’important est que la fermeture explicite de l’espace cathartique ait bien lieu.
Tout au long du processus, il me paraît fondamental que la personne qui est à l’origine de cette parenthèse soit totalement intégrée au groupe. Elle ne bénéficie pas d’un traitement particulier sauf si elle n’arrive pas à contenir son émotion, auquel cas un temps d’écoute individuel sera indispensable. L’idée est de transformer sa situation en une occasion pour elle et pour le groupe de mieux se connaître.
Dans notre exemple, il y aura, à un moment ou un autre, la reconnaissance du statut de victime et le référence à la loi. En effet, l’approche cathartique ne doit pas faire oublier la gravité de certaines situations ni les faire passer pour normales.
Bien d’autres événements peuvent amener le formateur à utiliser la méthode cathartique en formation. Et bien d’autres méthodes peuvent faciliter le retour aux apprentissages suite à un événement émotionnellement chargé
Pour conclure, j’insisterai sur le fait que la catharsis ne devrait être utilisée que si le cadre institutionnel permet un relais thérapeutique éventuel et si le formateur est formé à minima à l’écoute active, ou mieux à la régulation émotionnelle.
La catharsis n’est donc ni un outil miracle ni une ligne rouge : elle est un révélateur de la maturité éthique du formateur et de son intention envers les apprenants.
Christine Casset, assistante sociale et formatrice .
Mars 2026


