Pour une autorité éducative à l’école

Une autorité éducative pour sortir de l’impasse entre autoritarisme et permissivité

De Véronique GUERIN, psychosociologue, auteure du livre “ A quoi sert l’autorité ? S’affirmer, respecter, coopérer ” Editions Chronique Sociale, 2001 – Article paru dans Non-Violence Actualité, Mars-Avril 2002.

 

La majorité de ceux qui exercent l’autorité, parents, enseignants, éducateurs le reconnaissent : il est plus difficile d’éduquer les enfants aujourd’hui que de “ leur temps ”. Nombre d’entre eux se sentent impuissants, démunis et seuls ; certains ont, d’ailleurs, la nostalgie de ce temps où il suffisait d’élever la voix pour que les enfants se taisent et obéissent.

Et si les difficultés actuelles, loin de refléter un quelconque déclin, nous invitaient au contraire à sortir du rapport de forces et des modèles reçus de l’enfance pour développer une autorité fondée sur la relation ?

Pour comprendre la mutation qui s’opère sous nos yeux , il nous faut d’abord prendre conscience de l’héritage de nos ancêtres en matière d’autorité parentale. Jusqu’à la moitié du XXème siècle, les manuels d’éducation se focalisent sur les moyens de faire entendre raison aux enfants  comme en témoignent de nombreux manuels de pédagogie :
Le caprice est un moyen d’expression naturel, dès la première enfance. L’enfant voit un objet, qu’il voudrait obtenir, il ne peut l’obtenir, cela le met en colère, il crie et tape des pieds. Ou bien, on lui donne quelque chose qui ne lui convient pas ; il le jette et se met à crier. Dès que ces défauts apparaissent chez l’enfant, il faut prendre d’urgence des mesures contre le mal, de manière à ce qu’il ne s’enracine pas plus profondément par l’habitude et que la personnalité de l’enfant ne soit pas entièrement gâchée. Si les parents interdisent le caprice dès le départ par les remontrances sévères et la baguette, ils ont de bons enfants soumis et obéissants à qui ils peuvent ensuite donner une bonne éducation.

Le second élément capital sur lequel on doit axer son effort est l’obéissance absolue aux parents et personnes responsables, et l’approbation de tout ce qu’ils font.(…) Ces éléments sont nécessaires à l’éducation parce qu’ils inscrivent dans l’esprit les principes d’ordre et d’obéissance aux lois. Un enfant qui est habitué à obéir à ses parents se soumettra sans difficulté aux lois et aux règles de la raison une fois libre et devenu son propre maître, parce qu’il aura déjà pris l’habitude de ne pas agir selon sa volonté. Toute l’éducation n’est rien d’autre que l’apprentissage de l’obéissance. ” (J.Sulzer, 1748).
“ Le silence a parfois plus de force que beaucoup de mots et le regard plus de force que la parole. C’est à juste titre que l’on rappelle que l’homme dompte du regard les bêtes féroces, il ne devrait pas avoir beaucoup de mal à maîtriser les mauvais instincts et les mouvements néfastes d’une jeune âme. ” (A.Matthias, 1902).

L’éducation s’assimile au dressage des animaux sauvages qui doivent apprendre à se soumettre à leur maître. A l’école comme en famille, les adultes n’hésitent pas à menacer, frapper, humilier, exclure pour obtenir obéissance et conformité aux normes et valeurs de la société. Pourtant, les philosophes des lumières tels Rousseau ou Condorcet ouvrent le champ de la réflexion sur le respect de l’enfant et l’apprentissage du libre arbitre et de la liberté mais il faudra attendre le milieu du XXème siècle pour sentir une évolution des pratiques éducatives. Elle sera due en particulier à l’émergence des sciences humaines : des livres incitent les parents à écouter les enfants, à décoder leurs demandes, à ne pas brimer leur créativité. L’enfant devient une personne.

Ce regard nouveau sur l’enfant fait alors percevoir de manière criante les souffrances physiques et psychologiques générées par une autorité qui n’hésite pas à employer la “ manière forte ” pour arriver à ses fins. Des voix s’élèvent pour dénoncer ces excès qui s’exercent en toute impunité, violence institutionnelle, violence légitimée par la mission éducative. Certaines pratiques encouragées il y a quelques dizaines d’années tombent aujourd’hui sous le couperet de la loi : la violence physique des adultes envers les enfants est dénoncée. La politique concernant la délinquance des mineurs uniquement répressive jusqu’en 1945, intègre la dimension de prévention et d’accompagnement des jeunes délinquants et des familles. Mai 68 est le point d’orgue de la dénonciation de cette autorité fondée sur la puissance paternelle. On traverse alors une période préoccupée de développement personnel, de créativité, de liberté, d’affirmation de soi. Les droits de chacun se renforcent et sont mieux connus. Les adultes perdent du pouvoir, les jeunes en gagnent. On peut comprendre l’impuissance des adultes face à cette vague qui les submerge : ils oscillent, tel un balancier, entre “ tenir ferme ” et “ laisser faire ”, perdent pied et s’épuisent.

En effet, l’autoritarisme est dénoncé : s’il conduit l’enfant à obéir par peur d’être puni, il ne l’aide pour autant pas à intégrer le sens et la nécessité des règles qui lui sont imposées : lorsque le représentant de l’autorité s’absente, l’enfant enfreint volontiers la règle… De plus, il génère du ressentiment face à cette autorité “ toute-puissante ” qui refuse d’entendre, ressentiment qui peut se transformer en violence envers les plus faibles ou soi-même ou encore en désir de vengeance “  Quand je serai plus grand, vous verrez… ”.
Quant à la permissivité, elle n’apprend pas l’enfant à gérer ses frustrations, à prendre en compte l’autre, à se mettre à sa place. L’enfant reste le centre du monde, il devient un tyran qui continue de vouloir soumettre le monde et satisfaire ses désirs ici et maintenant. Malheureusement pour lui, il régnera sur un territoire de plus en plus petit et sera de plus en plus seul. Seuls resteront ceux qui accepteront de se soumettre à son bon vouloir.

Il nous appartient de sortir du débat obsolète entre autoritarisme et permissivité pour faire émerger une autorité éducative. Ses objectifs ne diffèrent guère de celle proposée par les philosophes des lumières : rendre l’enfant libre, responsable et solidaire. En revanche, ce qui est nouveau, c’est l’approche proposée qui s’appuie sur les connaissances en sciences humaines acquises au 21ème siècle et permet ainsi de dépasser les limites d’une approche fondée uniquement sur la raison et la morale.
L’autorité éducative se différencie de l’autoritarisme par le fait que loin d’interdire la connaissance de soi, elle encourage l’enfant à savoir ce qu’il ressent, à se familiariser avec ses émotions pour qu’elles deviennent des alliés, des points d’appuis et ne restent pas des forces obscures qui poussent à la violence. Elle invite l’enfant à dire ce qu’il ressent, à développer son vocabulaire émotionnel pour trouver les mots justes qui décrivent son état intérieur. Une parole déconnectée du ressenti est une parole qui emprisonne autant que l’absence ou la pauvreté de mots. Par l’écoute, la reformulation, l’acceptation des émotions de l’enfant sans jugement, l’adulte aide l’enfant à développer une force intérieure, cohérente et profonde, qui le rend solide face aux attaques ou aux manipulations et ouvert à la rencontre et à la différence.

Si l’autorité éducative encourage l’enfant à exprimer ce qu’il ressent et ce qu’il pense, elle pose cependant des limites claires à la manière dont l’enfant agit : il n’est pas autorisé à nuire à autrui et c’est ce qui la différencie de la permissivité. L’adulte invite l’enfant à prendre conscience des conséquences sur autrui et sur lui-même de ses actes et à chercher des alternatives à la violence. Les demandes de l’adulte tiennent compte des capacités de l’enfant et sont posées avec respect. Si l’enfant refuse d’accepter les règles, l’adulte le sanctionne non pas pour humilier ou blesser mais pour aider l’enfant à se mettre à la place de l’autre. L’enfant apprend ainsi à répondre à ses besoins tout en prenant en compte autrui.

Si l’autorité éducative demande à l’enfant de respecter la loi, il l’autorise également à la questionner. Vers 3 ans, l’enfant s’oppose de façon parfois brutale : la loi est perçue comme une contrainte qui vient contrarier son désir et dont il ne comprend pas toujours le sens. A 7 ans, il devient capable de faire le tri entre l’arbitraire, le conventionnel et le rationnel. L’enfant n’obéit plus sans critique aux règles et conduites suggérées par une autorité extérieure. Il peut se détacher progressivement de la représentation puérile de la liberté : “ je fais ce que je veux quand je veux ”. Il argumente, négocie, intègre des points de vue différents. L’adulte, en acceptant de modifier la règle lorsqu’elle n’est pas juste responsabilise l’enfant.

Enfin, l’autorité éducative cherche à favoriser des relations d’entraide entre enfants. L’autre n’est pas seulement celui qui amène la frustration mais également celui qui nous tend la main, nous aime et nous fait grandir. Cette double dimension “ se centrer sur Soi ”, “ se centrer sur l’autre ”  permet de sortir de l’opposition entre égoïsme et altruisme. En aidant les autres, on s’aide soi-même : plus l’enfant se connaît et s’apprécie plus il peut s’ouvrir aux autres et prendre soin d’eux ; plus il est attentionné aux autres, plus il vit des relations fructueuses. Le cercle vertueux se met en marche et conduit l’enfant à devenir progressivement lui-même, à prendre sa place dans la société non pas contre les autres mais avec eux.

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